TÉTHYS

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L’idée qu’une ancienne communication marine d’orientation est-ouest avait dû séparer des masses continentales aujourd’hui adjacentes (telles l’Inde et l’Asie centrale) a été proposée dès la fin du XIXe siècle, lorsque furent reconnues les analogies, voire l’identité, des faunes marines mésozoïques trouvées des Alpes jusque dans l’Him laya. Le nom de Téthys fut proposé par Eduard Suess, en 1893, pour désigner cet espace marin, dont la disparition est à l’origine de la chaîne alpine. Définie au départ sur une base purement paléontologique (répartition équatoriale des faunes marines d’âge jurassique), la Téthys devint rapidement une notion centrale, sur le plan structural et paléogéographique, pour la compréhension de la genèse et de l’évolution de la chaîne alpine au sens large (des Caraïbes à l’Him laya). Parallèlement, l’âge de la Téthys fut étendu au Paléozoïque ou prolongé au Crétacé, au Tertiaire et même jusqu’à l’Actuel pour certains fragments, comme la Méditerranée orientale. Au cours de la première moitié du XXe siècle, la notion de Téthys fut fortement influencée par les débats entre partisans et adversaires de la dérive continentale, et par le concept de géosynclinal.

C’est seulement dans les années 1960 que l’avènement de la tectonique globale [cf. TECTONIQUE DES PLAQUES] allait, par une reconstruction continentale précise, apporter la preuve de l’existence d’un grand espace océanique subéquatorial séparant le Gondwana de l’Eurasie au Paléozoïque supérieur. Malgré une grande différence d’âge avec la conception originelle de Suess, cet espace océanique fut en effet immédiatement identifié avec la Téthys évoquée depuis longtemps par les paléontologistes et les stratigraphes. La géologie des marges continentales étant mieux connue, il fut possible d’identifier sur le plan sédimentologique les bordures mêmes de la Téthys, malgré leur tectonisation ultérieure dans la chaîne alpine: il devint alors évident que la Téthys alpine s’était ouverte, à partir du Trias , par fracturation de la marge du Gondwana, et ne devait donc pas être identifiée avec le grand espace océanique que montrent les reconstructions globales au Paléozoïque .

À la notion de Téthys unique et permanente, il convient donc de substituer celles de Paléo-Téthys et de Néo-Téthys – ou Téthys alpine –, désignant ainsi respectivement les portions océaniques qui ont disparu (par subduction) et celles qui se sont créées au même moment (par expansion) aux dépens du continent gondwanien fracturé. Actuellement, les «sutures» ophiolitiques de ces deux espaces océaniques, d’âges très différents (préjurassique moyen à supérieur pour la première, crétacé-éocène pour la seconde), sont identifiées au nord (suture cimmérienne) et dans la chaîne alpine, depuis l’Europe orientale jusqu’en Asie du Sud-Est.

L’évolution des idées depuis la création du concept va être retracée, et une définition purement structurale de la Téthys, appuyée par des arguments d’ordre sédimentologique et biogéographique, sera proposée.

1. Historique

Les origines

C’est à Melchior Neumayr que l’on doit, en 1885, l’identification d’un domaine marin, continu au Jurassique, disposé équatorialement et en partie superposé à la chaîne alpine. Ce domaine, désigné comme «Zentrales Mittelmeer» (fig. 1), séparait plusieurs masses continentales, situées au nord, d’un grand continent «brésilien-éthiopien» et «indo-malgache», situé au sud, préfiguration du futur Gondwana [cf. GONDWANA]. Neumayr se fondait sur les découvertes d’Invertébrés jurassiques (Ammonites surtout) faites à travers le monde, et qui montraient une zonation climatique séparant les plates-formes boréales (Europe du Nord et bassin de Moscou par exemple) d’une zone équatoriale plus chaude joignant sans discontinuité les Caraïbes, l’Europe méridionale et l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et l’Him laya avec un profond «golfe éthiopien» vers le Mozambique, et une extension atteignant même l’Australie occidentale. Ainsi défini sur une base purement biogéographique, ce domaine fut redéfini sur le plan tectonique, en 1893, puis en 1901, par Eduard Suess (beau-père de Neumayr), qui attribua le nom de Téthys «à l’océan, aujourd’hui disparu, qui s’étendait à travers l’Eurasie, des Alpes à l’Him laya». En outre, Suess modifia l’âge de la Téthys pour y intégrer les découvertes de faunes triasiques et liasiques, et plus spécialement des faciès pélagiques à Ammonites qui venaient d’être décrits par Mosjisovic (1895) en Him laya (H. C. Jenkyns, 1980).

Il convient de signaler que, dans la mythologie grecque, Téthys est la sœur et l’épouse d’Okéanos, l’un des Titans. Elle est donc la fille d’Ouranos et de Gaia, et ne doit pas être confondue avec Thétis, l’une des Néréides et mère d’Achille; l’adjectif dérivé est «téthysien» en français et «tethyan» en anglais.

Il est surprenant de voir que, sur des bases purement paléontologiques, les auteurs de la Téthys affirmaient déjà que l’océan Atlantique n’existait pas au Trias, et que la Téthys ne pouvait donc en être une «dépendance». Alfred Wegener, en 1915, utilisa les données climatiques pour sa célèbre reconstruction de la Pangée, mais curieusement ne laissa aucun espace océanique entre le Gondwana et l’Asie: dans ce cas, la Téthys n’aurait été qu’un simple bras de mer épicontinentale.

Simultanément, le développement de la notion de géosynclinal a beaucoup influencé la conception de la Téthys suivant les différentes écoles de pensée. Dès l’origine, Suess avait rejeté l’idée du géosynclinal, dont aucun exemple actuel ne correspondait aux caractéristiques géologiques. À l’inverse, Émile Haug faisait figurer un «géosynclinal équatorial» entre les grandes masses continentales africaines et asiatiques, à peu près superposé à la Zentrales Mittelmeer de Neumayr, mais interrompu par un grand «continent pacifique» hypothétique. Par la suite, ces deux types d’attitudes ont dominé la pensée géologique de la première moitié du XXe siècle. Pour les tenants de l’actualisme, les phénomènes tectoniques apparaissent de façon constante, mais irrégulière, à la surface du globe; les orogenèses résultent du déplacement de continents aux formes quelconques. Cette école, issue en partie des vues de Suess, est représentée à l’origine par Alfred Wegener et Émile Argand, qui seront suivis par Staub et Alexander Du Toit. À l’opposé, l’école de Kober puis de Hans Stille voit les orogenèses de façon déterministe, dans l’espace et dans le temps, avec des «phases» majeures, synchrones sur tout le globe, suivant des cycles réguliers, incompatibles avec le déplacement des continents. On peut donc qualifier de «mobiliste» la première école et de «fixiste» la seconde.

L’école fixiste, en adoptant l’idée générale de Haug sur les géosynclinaux «intercontinentaux», considère l’espace téthysien comme un trait permanent, un «géosynclinal complexe» qui fut progressivement consolidé sur ses marges au cours des orogenèses calédonienne, hercynienne et alpine par cratonisations successives de ses bordures (c’est-à-dire incorporation au bâti continental). L’expression la plus élaborée de cette conception est donnée par Stille, en 1958, sous la forme d’une terminologie ad hoc qui n’a guère été utilisée ultérieurement:
Téthys calédonienne = Palaeotethys

Téthys varisque = Mesotethys
Téthys alpine = Neotethys.

Pour Stille donc, l’espace océanique de la Téthys alpine n’est pas un nouveau «géosynclinal» mais représente au contraire ce qui reste de l’ancienne Téthys après les orogenèses calédonienne et varisque. Stille avait antérieurement nommé Palaeo-Europa , Meso-Europa et Neo-Europa les portions continentales plissées au cours des temps correspondants.

Dans la conception mobiliste, la Téthys est figurée par Argand, en 1924, sous forme d’une fosse étroite et sinueuse entre l’Eurasie et le Gondwana: pour ce faire, il devait prolonger les continents méridionaux par d’énormes plates-formes continentales sous-marines peu vraisemblables. En 1934, Argand voit la création de la Téthys par «l’étirement de la croûte continentale, à partir du Trias moyen , [...] qui a rétabli un géosynclinal d’ordre supérieur: la Téthys»; par la suite, celle-ci disparaît totalement lors du rapprochement des deux continents au Crétacé-Tertiaire. C’est le Sud-Africain Alexander Du Toit (1937) qui imagina la fragmentation de l’énorme Pangée de Wegener en deux supercontinents nord et sud (la Laurasie et le Gondwana) par l’introduction d’une voie océanique ouverte vers l’est, et qui aurait subsisté jusqu’aux collisions du Tertiaire. En 1958, S. W. Carey, dans une optique également mobiliste, supprime les grandes plates-formes qui, selon Argand, prolongeaient les continents, et propose une reconstruction de la Pangée qui montre clairement l’ouverture orientale de la Téthys.

Téthys et tectonique globale

C’est enfin en 1965, avec la reconstruction de Bullard et de ses collaborateurs limitée aux plateaux continentaux, qu’est tracé précisément l’espace océanique séparant le Gondwana de l’Eurasie. Cette reconstruction est, après celle de B. Choubert (1935), la meilleure démonstration de l’existence d’une voie marine séparant, au Paléozoïque, Laurasie et Gondwana, et celle-ci fut immédiatement identifiée à la Téthys des paléontologistes.

Dans cette représentation, le grand coin téthysien n’avait qu’un rôle passif dans la mesure où il disparaissait progressivement au fur et à mesure du rapprochement de l’Afrique, puis de l’Inde, avec l’Eurasie (A. G. Smith, 1973; J. F. Dewey et al., 1973). Toutefois, l’âge paléozoïque de ce coin océanique est rapidement apparu incompatible avec les données géologiques concernant les âges des ophiolites dispersées tout au long de la chaîne alpine. Ces ophiolites représentent en effet les restes des fonds océaniques non disparus lors des collisions continentales et elles devaient, logiquement, être d’âge permo-triasique au plus. Or les datations des grandes séries ophiolitiques alpines (Dinarides, Taurides, Iran central, Oman, Baluchistan, et jusqu’au Tibet) ont toujours fourni des âges mésozoïques (Trias supérieur à Crétacé supérieur), nettement postérieurs à ce que laissait prévoir la reconstruction plaquiste. Bien plus, les données sédimentologiques qui ont permis d’identifier les marges continentales de la Téthys ont montré de façon très constante, des Alpes jusqu’en Him laya, que ces marges se sont différenciées au cours du Trias, du Lias et jusqu’au Jurassique supérieur parfois, ce qui atteste l’âge mésozoïque de la naissance de la Téthys alpine, en contradiction nette avec l’image d’une Téthys permanente depuis la fin du Paléozoïque, comme le figure l’assemblage de Bullard. Enfin, l’analyse des séries stratigraphiques et la comparaison des faunes des grands fragments continentaux séparés par des sutures ophiolitiques téthysiennes en Iran, en Afghanistan (montagnes centrales), au Tibet méridional, et jusqu’en Asie du Sud-Est (Thaïlande) ont montré l’origine typiquement gondwanienne (et non eurasiatique) de ces fragments. Il s’ensuit que la Téthys alpine s’est créée par fracturation du continent du Gondwana , et ne peut pas correspondre au large coin océanique que montrent toutes les reconstructions plaquistes au Paléozoïque.

Partant de cette constatation, quelques tentatives fixistes ont cherché à montrer que ce coin océanique n’a jamais existé, et que l’origine de la Téthys (comme d’ailleurs celle des autres océans) témoignerait de l’expansion très rapide de la Terre elle-même, mais il faut alors admettre des variations de volume incompatibles avec les lois physiques.

Plus simplement, K. J. Hsü et D. Bernoulli (1978) et A. M. C. すengör (1979) ont montré que la création de la Téthys alpine, par fracturation de la marge du Gondwana, devait s’accompagner de la disparition d’une portion océanique équivalente, par subduction sous la plaque eurasiatique (fig. 2). L’expansion océanique de la Téthys nouvellement créée (Néo-Téthys) se poursuivant, les fragments gondwaniens (tels le bloc apulien, l’Iran central, l’Afghanistan septentrional, le Tibet central, etc.) entrent en collision au cours du Mésozoïque (Lias-Jurassique moyen) avec la marge continentale eurasiatique le long d’une «suture cimmérienne», et c’est là que doivent être recherchés maintenant les témoins du grand coin océanique disparu, ou Paléo-Téthys (fig. 3).

À la définition de la Téthys, considérée comme un grand océan unique et passif, doit donc être substituée celle d’une Paléo-Téthys représentée par l’espace océanique qui sépare au Paléozoïque supérieur le Gondwana de l’Eurasie, et d’une Néo-Téthys (ou Téthys alpine) issue de la fracturation, au Trias moyen-supérieur, de la plaque gondwanienne.

L’assimilation de la Téthys avec le coin océanique qui, au Paléozoïque, séparait le Gondwana de l’Eurasie, a contribué à bien des confusions dans l’emploi du mot Téthys, qui désignait alors soit un concept structural d’âge paléozoïque, soit une distribution biogéographique mésozoïque commandée par les climats. D’où une terminologie compliquée et variant d’un auteur à l’autre, suivant les étapes supposées de sa fermeture: Tethys I et II pour J. F. Dewey, Prototethys, Paläotethis (sic ), Mesotethys, Mesoparatethys et Neotethys des auteurs allemands, yougoslaves, italiens ou russes, et jusqu’à A.G. Smith (1973) qui nie le caractère téthysien des ophiolites alpines!

À ces usages divers est venu s’ajouter celui de Mésogée [cf. MÉSOGÉE], ou plus précisément de mer mésogéenne («au milieu des terres»). Créé par Henri Douvillé en 1900, ce terme désignait très spécifiquement les mers chaudes du Crétacé supérieur. L’attribution de Douvillé était donc très précise dans le temps et marquait une ceinture équatoriale de mers peu profondes (épicontinentales) où proliféraient les organismes benthiques (Foraminifères) ou fixés (Rudistes). Toutefois, le besoin de désigner les nouveaux espaces océaniques d’âge jurassico-crétacé a conduit plusieurs auteurs (B. Biju-Duval et al., 1977) à utiliser le terme de Mésogée dans un sens tectonique, en réservant le terme de Téthys à l’océan «existant au Trias». Cette conception s’accorde mal avec l’évolution continue, du Trias au Crétacé, de la Téthys alpine, et il est préférable de garder au terme Mésogée le sens biogéographique voulu par son auteur (J. Philip, 1982).

2. La conception actuelle de la Téthys

L’historique qui précède a montré les confusions fréquentes qui ont eu lieu sur la notion de Téthys, principalement du fait de sa double connotation, biogéographique d’une part, structurale d’autre part, et, dans ce dernier cas, variant suivant les conceptions tectoniques des auteurs. Les reconstructions plaquistes ont montré la validité de cette notion, mais avec un âge différent, et ont enfin permis de tracer les contours des océans avec une précision très supérieure, dans l’espace comme dans le temps, aux limites proposées par la biogéographie. C’est donc une définition purement structurale de la Paléo-Téthys et de la Téthys alpine que nous retiendrons maintenant. La validité de celle-ci peut, en outre, être attestée par des arguments d’ordre sédimentaire et biogéographique que nous examinerons ensuite.

La Paléo-Téthys

Par opposition à la Néo-Téthys dont les restes océaniques et les marges continentales forment l’essentiel de la chaîne alpine lato sensu , nos connaissances sur la Paléo-Téthys sont beaucoup plus fragmentaires du fait de la superposition très générale des déformations alpines, mais aussi de l’âge triasico-liasique de sa fermeture, âge «intermédiaire» entre le cycle hercynien et le cycle alpin: les déformations associées ont souvent été classées «tardi-hercyniennes» ou «alpines précoces», sans que l’individualité d’une orogenèse «cimmérienne» ait été reconnue (C. すengör, 1985). Pourtant, les témoins actuellement connus de la Paléo-Téthys se répartissent sur le flanc septentrional ou dans la chaîne alpine proprement dite, depuis la mer Noire jusqu’en Indochine.

Pour attester l’existence de la Paléo-Téthys, divers types d’arguments sont avancés: la présence de matériel ophiolitique (laves basiques, gabbros, péridotites) antéjurassique est connue en Dobroudja et paraît établie en Turquie orientale (nappe de Küre), en Iran septentrional (Talesh, Mashad), en Afghanistan (suture de Waras), au nord du Pamir, dans le Kunlunshan occidental et jusqu’aux confins birman-thaïlandais. Un témoin océanique non tectonisé de la Paléo-Téthys serait encore conservé dans la partie sud (océanique) de la mer Caspienne, selon certains auteurs russes et iraniens. Par ailleurs, la présence de faciès profonds, voire océaniques (radiolarites), et de flyschs indique clairement, par endroits, l’existence d’une ancienne zone océanique d’âge paléozoïque à mésozoïque inférieur: c’est le cas en Dobroudja (Trias pélagique et flysch nalbantien), dans le massif de la Strandja, en Turquie orientale (flysch d’Akgöl), en Afghanistan (Turkman-Farah-Rud zone, J. Blaise et al., 1978) et au nord du Pamir. Plus à l’est, le Kunlunshan et le système du Songpan-Ganzi ont été décrits comme «tardi-hercyniens»: en réalité, l’abondance des flyschs permo-triasiques, accompagnés de mélanges ophiolitiques et suivis de granitisations, jusqu’au Jurassique, incite A. M. C. すengör à interpréter cette très vaste région comme l’assemblage de plusieurs arcs volcaniques écrasés avec leur prisme d’accrétion contre la marge sud de l’Eurasie au cours du Mésozoïque inférieur.

À l’inverse, l’identification des marges continentales de la Palaeotethys est indirecte du fait des tectonisations successives. Néanmoins, G. M. Stämpfli (1978) a montré comment on pouvait suivre, de l’Iran jusqu’en Birmanie, au cours du Paléozoïque inférieur, la naissance d’un rifting marqué par un bombement cambro-ordovicien, suivie d’émission de trapps volcaniques (au Silurien) et, localement, de faciès calcaires rouges à Nautiloïdes, caractéristiques de la marge paléo-téthysienne. La transgression du Dévonien inférieur recouvre partiellement cette marge qui restera non déformée jusqu’au Trias supérieur-Lias, moment où la collision avec l’Eurasie, par fermeture de la Paléo-Téthys, provoque une émersion généralisée et les plissements cimmériens proprement dits.

La présence de plissements cimmériens (d’âge antéjurassique moyen-supérieur) est bien établie sur une grande partie du versant nord de la chaîne alpine, par la discordance de formations molassiques, très épaisses parfois, d’âge jurassique inférieur à moyen, qui reposent à la fois sur la plate-forme eurasiatique, sur la chaîne cimmérienne plissée et passent vers le sud à des dépôts marins issus de la Néo-Téthys en cours d’ouverture. En Europe orientale, ce sont les dépôts détritiques à faciès Gresten (avec lits de charbons paraliques d’âge liasique), équivalents à ceux de même âge connus en Dobroudja et en Crimée, également discordants. En Turquie septentrionale et en Iran surtout (formation de Shemsak), les formations détritiques du Lias-Dogger atteignent des épaisseurs énormes (2 500 m dans l’Elbourz), comme dans le Caucase, et jusqu’en Afghanistan (formation de Sayghan). Il est à noter que ces formations remanient des débris d’origine océanique (radiolarites et laves), et des fragments anciens (précambriens) dont l’origine est située au nord de la chaîne cimmérienne [ou plate-forme de Turan] (G. M. Stämpfli, 1978; H. Bergougnan et C. Fourquin, 1980).

Le magmatisme d’âge triasico-liasique est également un bon marqueur de la chaîne cimmérienne, soit par les produits volcaniques émis sur les arcs insulaires ou la marge continentale (Rhodopes, Pontides, Petit Caucase, Hindou Kouch, Tibet, péninsule thaïlandaise), soit par les intrusions granitiques, dont l’âge est compris entre 130 et 180 millions d’années et qui marquent la fin des collisions continentales des fragments gondwaniens (Dobroudja, Pontides, Caucase, Iran du Nord, Hindou Kouch, Pamir, Songpan-Ganzi, nord du Vietnam).

Toutes les indications qui précèdent montrent qu’entre l’Europe orientale et la mer de Chine s’est développée en bordure sud du continent eurasiatique une orogenèse triasico-jurassique qui marque la fermeture de la Paléo-Téthys: le nom de «Cimmérides» a été proposé par A. M. C. すengör (1985) pour cette chaîne encore trop mal connue.

La Néo-Téthys et la chaîne alpine

C’est l’ouverture de la Néo-Téthys au sein du continent du Gondwana qui est à l’origine de la chaîne alpine. Les témoins de l’évolution de ce nouvel élément océanique, depuis son ouverture au Trias jusqu’à son écrasement final au cours du Tertiaire, ont été peu à peu déchiffrés et permettent maintenant de reconstituer son évolution.

Les marqueurs sédimentologiques de la Téthys alpine

Plusieurs types d’arguments sont utilisables pour attester de l’ouverture de la Néo-Téthys, par fragmentation de la bordure du Gondwana (à l’est) et de la plate-forme européenne hercynienne plus à l’ouest. À l’ouest, l’apparition de grabens continentaux (Appalaches), suivie par des émissions volcaniques assez variables (tholéiitiques à calcalcalines), connues au Trias moyen depuis le Maroc jusqu’en Lombardie (Pietra Verde ), et même jusqu’en Turquie méridionale, témoigne des premières fracturations continentales. Plus à l’est, une tectonique en distension créait de profonds bassins à sédiments pélagiques calcaires ou siliceux («sillons à radiolarites» des Dinarides, du Zagros, etc.), bordés de plates-formes néritiques subsidentes (Hauptdolomit ) au cours du Trias supérieur. Les marges de ces plates-formes sont clairement indiquées par la succession des faciès carbonatés néritiques, puis Ammonitico Rosso , puis pélagiques siliceux qui ont «enregistré» ainsi l’effondrement des fonds sous-marins au cours du rifting océanique (fig. 4). Cette trilogie de faciès peu profonds à profonds, toujours dans cet ordre, et d’âges triasique à jurassique moyen-supérieur, est l’un des traits les plus caractéristiques de l’ouverture de la Téthys alpine; ils ont été retrouvés, en dehors des chaînes périméditerranéennes, en Iran, en Him laya (col du Kiogar) et jusqu’à Timor. Mais ce processus classique s’est également produit lors de l’ouverture de l’Atlantique nord au Jurassique, de sorte que des sondages profonds au large des Bahamas, sur fonds océaniques, ou dans la marge marocaine, sur croûte continentale, ont permis de retrouver, identiquement, les successions «téthysiennes» à plus de 4 000 mètres de profondeur, témoins encore en place de l’ouverture océanique atlantique (D. Bernoulli, 1972).

Les ophiolites, qui sont apparues dès que l’ouverture de la Néo-Téthys a été suffisante, sont généralement difficiles à dater directement, et leur âge est seulement déduit de celui des sédiments sus-jacents. Au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, la grande majorité des massifs ainsi datés remontent au Trias supérieur, alors qu’en Méditerranée occidentale et dans la zone Caraïbes-Guatemala leur âge est seulement jurassique moyen-supérieur. Ce fait est fondamental et indique très clairement que l’ouverture néotéthysienne n’aurait pas dépassé, au Trias supérieur, la Méditerranée moyenne. En revanche, l’ouverture de l’Atlantique central a coïncidé avec celle des bassins de Méditerranée occidentale et des Caraïbes. On retrouve ainsi la liaison marine, au Jurassique, des bassins des Caraïbes, de la Méditerranée et de l’Extrême-Orient qui avait été le point de départ de la notion de Téthys (J. Aubouin, J. Debelmas et M. Latreille, 1980).

Les marqueurs biogéographiques téthysiens

Les documents manquent en ce qui concerne la Paléo-Téthys, dont les rivages sont attestés surtout par l’extension des faunes terrestres qu’elle limite au nord (Laurasie) et au sud (Gondwana). À l’inverse, la Téthys alpine a été repérée très tôt, grâce aux Lamellibranches et aux Ammonoïdés triasiques omniprésents des Alpes à l’Him laya et au-delà (R. Enay, 1980); les genres Daonella , Halobia et Monotis , par exemple, se retrouvent jusqu’aux provinces péripacifiques, mais ont pu migrer au gré des courants ou des climats sur les plates-formes voisines. Des formes fixées (Madréporaires) ont été décrites identiquement des Alpes à Timor, mais aussi en Alaska et au Chili, ce qui poserait un curieux problème climatique dans une optique fixiste. D’autres formes triasiques spécifiquement téthysiennes (Hydrozoaires du genre Heterastridium ) et surtout les gros Lamellibranches (Mégalodontes et Lithiothis ) ont une distribution tout à fait semblable, y compris pour l’Alaska (J. Marcoux et al., 1982). Une interprétation possible de cette distribution inhabituelle de faunes téthysiennes «à travers» le Pacifique conduit à voir dans les terrains qui les contiennent des fragments d’origine gondwanienne, provenant de la marge sud de la Téthys, qui auraient dérivé à travers tout le Pacifique avant de heurter, au Crétacé, le continent nord-américain («displaced terranes», A. Nur et Z. Ben-Avraham, 1977; M. G. Audley-Charles, 1983).

Au cours du Jurassique inférieur et moyen, les faunes marines (Ammonites surtout) sont divisées entre une province boréale (avec Amaltheïdés liasiques) et une province téthysienne plus chaude (Harpoceratidés). Cette opposition est plus nette vers l’est, à partir de la Méditerranée orientale, qu’à l’ouest où, en Méditerranée occidentale, la proximité des plates-formes européenne et africaine a toujours permis des échanges fauniques (R. Enay, 1980). Ainsi, au Jurassique supérieur, trouve-t-on en Turquie et en Iran des faunes européennes au nord et téthysiennes au sud de la chaîne alpine, tandis qu’en Afrique du Nord et en Espagne ce seront des faunes «mixtes», peu contrastées. Au Jurassique, la liaison de la Téthys avec les Caraïbes est bien établie par la présence à Cuba et au Mexique oriental de faunes typiquement téthysiennes (Euaspidoceras , Hybonoticeras , Durangites ), qui finiront par atteindre le Pacifique (Chili, Californie). De telles migrations de faunes sont fortement influencées par les courants, comme l’a montré l’abondance des faunes d’origine indo-malgache qui se retrouvent, un peu plus tard, dans la partie occidentale de la Téthys (Bouleiceras , Idoceras ), voire jusqu’au Mexique (Aulacomyella ). De même, un Brachiopode «troué» (Pygope ) connu dans les mers chaudes du Jurassique supérieur à la bordure sud du craton européen et en Afrique du Nord a été retrouvé au nord-est du Groenland (D.V. Ager, 1977), attestant ainsi de la possibilité de courants chauds vers le nord de l’Atlantique en ouverture (et non le déplacement de blocs continentaux!). Inversement, le peuplement de la Nouvelle-Zélande par les faunes téthysiennes n’a lieu qu’au Jurassique moyen-supérieur, en chassant les faunes australes plus au sud.

Au cours du Crétacé, l’élargissement de l’Atlantique Nord et l’éclatement du Gondwana par l’ouverture de l’Atlantique Sud et de l’océan Indien vont accroître considérablement le nombre de provinces fauniques dans ces régions, tandis que la fermeture des marges téthysiennes va au contraire homogénéiser les faunes, en particulier pour les Foraminifères (A. Hallam, 1973), dont la répartition actuelle suit fidèlement la chaîne alpine.

De la Téthys alpine à la Méditerranée actuelle

La superposition actuelle de la Méditerranée sur une part importante du système alpin où abondent les témoins de l’ancienne Téthys avait conduit Eduard Suess à considérer, de fait, la Méditerranée comme un reste de celle-ci. Pour Émile Argand, au contraire, la chaîne alpine résultait de l’écrasement complet de la Téthys, et la Méditerranée provenait des phases importantes de distension oligo-miocènes. Aujourd’hui, les connaissances océanographiques imposent des origines distinctes à chacun des grands bassins méditerranéens: très schématiquement, on peut dire que les bassins situés «à l’intérieur» du système alpin sont néoformés (au Tertiaire) alors que les bassins ioniens et levantins, extérieurs à la chaîne alpine, sont beaucoup plus anciens (Mésozoïque). En effet, les flux de chaleur très élevés dans le bassin des Baléares, la mer d’Alboran et la mer Tyrrhénienne contrastent avec les faibles valeurs obtenues en Méditerranée orientale. Enfin, la sismique-réflexion profonde a montré la présence de croûte océanique parfois à moins d’un kilomètre sous les sédiments néogènes en Méditerranée occidentale alors qu’en Méditerranée orientale plus de 10 000 mètres de sédiments mésozoïques et tertiaires se sont accumulés sur une croûte de type océanique et d’âge antéjurassique. L’origine de la Méditerranée est donc mixte: à l’ouest, tous les bassins sont néocréés (par des processus encore très discutés: écartement du bloc corso-sarde, étirement crustal, effondrements, «océanisation», etc.). À l’inverse, la présence de fonds océaniques anciens, peu ou pas tectonisés, en Méditerranée orientale peut être le témoin, profondément enfoui aujourd’hui, de la Téthys d’Eduard Suess.

Téthys
dans la mythologie grecque, déesse de la Mer; la plus jeune des Titanides, épouse d'Océanos, mère des Océanides.
————————
Téthys
océan, né il y a 250 millions d'années, qui séparait les terres émergées en deux continents. La Méditerranée, la mer Caspienne et la mer d'Aral en sont les derniers vestiges. V. Pangée (la).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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  • TETHYS — uxor Oceani, Terrae et Caeli filia. Hedsiod. in Theogonia, v. 134. Οὐρανῷ εὐνηθεῖϚα τέκ᾿ Ω᾿κεανὸν βαθυδίνην, Κοῖοντε, χρεῖόν θ᾿, Υ῾περίονά τ᾿, Ι᾿απετόν τε, Θείαν τε Ρ᾿είαν τε, Θέμιν τε, ΜνημοϚύνην τε, Φοίβην τε χρυϚοςέ φανον, Τηθυν´ τ᾿ ἐρατεινην´ …   Hofmann J. Lexicon universale

  • Tethys — Tethys1 [tē′this] n. [L < Gr Tēthys] 1. Gr. Myth. a daughter of Uranus and wife of Oceanus, by whom she is the mother of the Oceanides 2. a satellite of Saturn having long trenchlike valleys and sharing its orbit with other satellites Tethys2… …   English World dictionary

  • Tethys — Te thys, n. [NL., fr. Gr. ? an oyster, or ? a kind of ascidian.] (Zo[ o]l.) A genus of a large naked mollusks having a very large, broad, fringed cephalic disk, and branched dorsal gills. Some of the species become a foot long and are brilliantly …   The Collaborative International Dictionary of English

  • Tethys — (gr., die Ernährerin), 1) eine der Titaniden, Tochter des Uranos u. der Gäa, Gemahlin des Okeanos u. von ihm Mutter der 3000 Okeaniden. Sie hatte die Here gesäugt u. erzogen; 2) (Astr.), Trabant des Saturn, s.d. 2); 3) Muschelgattung aus der… …   Pierer's Universal-Lexikon

  • Tethys [1] — Tethys, (nach der Bezeichnung von E. Sueß) das große Mittelmeer, das sich in der Zeit der obern Jura und der Kreideformation und während der ältern Tertiärzeit von Sumatra und Timor über Tongking, Yünnan zum Himalaja und Pamir, Hindukusch und… …   Meyers Großes Konversations-Lexikon

  • Tethys [2] — Tethys, der dritte Saturnsmond …   Meyers Großes Konversations-Lexikon

  • Tethys [3] — Tethys, Gattung der Hinterkiemer (Opisthobranchier), s. Schnecken, S. 916 …   Meyers Großes Konversations-Lexikon

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